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Qui est Juif ' · Étymologie · Culture
Les juifs (Hébreu : ''''''''', y'h'd'm ; Yiddish : ''''', yidn ; Ladino ''''''', djudios) sont les adhérents au judaïsme. Ce sont aussi, avec une majuscule (Juifs), les membres du peuple juif ('am yi'r'''l; ha-'am ha-y'h'd' est un emprunt moderne aux langues occidentales), également appelés enfants d'Israël (b'n'' yi'r'''l). Il existe en effet une distinction entre les deux définitions, la Halakha (loi religieuse orthodoxe) indiquant qu'on reste Juif (membre du peuple) même si on n'est plus juif (adhérent du judaïsme)[5].
Ils forment un groupe dont la définition recoupe partiellement les catégorisations usuelles de groupe culturel, ethnique, national ou religieux. Ils se composent des descendants des anciens Israélites de Judée ainsi que des personnes converties au judaïsme au cours des siècles.
La définition que les Israélites puis les Juifs ont donné d'eux-mêmes a varié dans le temps. L'idée que les Juifs sont un peuple, le « peuple d'Israël », apparaît dès les premiers livres de la Bible[6], et a continué à être affirmée au cours des siècles. La définition religieuse a par contre évolué, la Bible et l'archéologie décrivant même des Israélites polythéistes aux périodes les plus anciennes[7]. L'idée de « royaume d'Israël », qui date de la Bible, a également varié dans le temps, ayant été largement mise de coté par les autorités religieuses à compter du IIe siècle, avant d'être réintroduite par des laïques et quelques religieux sous la forme du sionisme au XIXe siècle. Enfin, des cultures juives très diversifiées dans l'espace et le temps ont encore complexifié l'approche de l'identité juive.
Le nombre total de Juifs est difficile à estimer avec précision, et fait l'objet de controverses. Selon un recensement effectué en 2002[8], il serait d'environ 13 millions, la majorité vivant en Amérique du Nord, en Europe et en Israël.
En français, le mot « Juif » viendrait du vieux français giu ou juieu depuis le latin iudeus et le grec Ioudaios (''''''''), transcription de l'araméen Yehoudaïé[9], lui-même issu de l'hébreu ''''' (y'h'd'), « judéen », ce dernier terme désignant un Israélite habitant la Judée. D'autres ethnonymes désignant les Juifs s'appuient sur cette étymologie, par exemple yah'd'y (''''') en arabe, Juden en allemand (var. Jüd- dans le domaine méridional), Jew en anglais, ou jøde en danois. Cependant, d'autres dérivent du mot « Hébreux », par exemple Ebreo en italien et ''''' (yevrey) en russe, d'autres encore de Moïse, comme Musevi en turc (de Moïse, mosaïque, < ar. ''''' m'saw'y < M's', personnage du Coran identifié au Moïse biblique).
Les Juifs sont donc les Israélites de la Judée, par opposition aux Israélites de la Samarie.
Le terme Judée est dérivé de la tribu de Juda, la tribu qui d'après 1 Samuel 17 et suivants a engendré le roi David. Toujours d'après la Bible, le royaume unifié de David et de son fils Salomon, regroupant les 12 tribus d'Israël, aurait éclaté en deux royaumes israélites rivaux vers 930 avant l'ère commune (1 rois 12 et suivants). Celui du Sud serait resté sous le contrôle de la dynastie davidique, issue de la tribu de Juda, et aurait donc pris le nom de « royaume de Juda » (1 rois 12:16-20).
Les habitants du royaume de Juda, ou Judéens, ou Juifs, ne sont pas tous Judaïtes, membres de la tribu de Juda, mais regroupent tous les Israélites vivant dans le royaume. La première occurrence de y'h'd' dans la Bible hébraïque[10] désigne d'ailleurs un membre de la tribu de Benjamin.
Cette même Bible hébraïque ne développe pas la notion de Juif comme une notion religieuse à proprement parler : d'une part, elle affirme que d'autres populations pratiquent le culte de YHWH[11], d'autre part, Judéens et Israélites du Nord sont régulièrement dépeints comme des polythéistes pratiquant d'autres cultes[12]. Les auteurs de La Bible dévoilée suggèrent qu'il aurait bien existé une spécificité religieuse judéenne / juive par rapport au royaume du Nord, mais que les rédacteurs de la Bible hébraïque l'atténuèrent, afin d'affirmer l'unité religieuse du « peuple d'Israël »[13]. La notion de Juif est donc pour la Bible surtout une notion politique et géographique, désignant les sujets du royaume de Juda.
Conformément aux conventions typographiques françaises qui imposent une majuscule aux noms de peuples et une minuscule aux noms de croyances, « Juif » s'écrit avec une majuscule quand il désigne les Juifs en tant que peuple, et avec une minuscule quand il désigne les croyants juifs[14].
La notion de Juif s'est structurée à travers l'histoire. Au cours des trois millénaires écoulés depuis le roi David, elle a connu des évolutions ou infléchissements.
À l'époque la plus ancienne, les Israélites apparaissent comme une population aux pratiques religieuses très diversifiées[7], surtout définis par leur origine supposée commune[15], leur langue, leur territoire et leurs deux États.
Après la disparition du polythéisme et l'exil à Babylone, vers -600, les Juifs remplacent les Israélites. La définition religieuse devient plus claire, mais s'exprime encore à travers la diversité foisonnante des sectes du second Temple. Les idées de peuple et de royaume sont réaffirmées.
Après la destruction du temple par les Romains (en 70), avec la destruction définitive du royaume de Juda (Ier siècle), puis avec la rédaction des Talmuds (IIe siècle - Ve siècle), la religion s'unifie. Le rétablissement de l'État juif est abandonné, renvoyé aux temps messianiques.
Enfin, à partir du XIXe siècle, sous l'influence des idées laïques et nationalistes occidentales, une redéfinition politique et nationale de l'identité juive est mise en avant par une partie des communautés.
La plus ancienne source documentaire extra-biblique sur les Israélites est la Stèle de Mérenptah, datée de -1207 et trouvée en 1896 dans le sud de l'actuel Israël. Dans cette stèle, le pharaon Mérenptah proclame : « Israël est détruit, sa semence même n'est plus ». Le déterminatif des hiéroglyphes signifiant Israël (un homme, une femme et les trois traits marquant le pluriel), précise que le mot désigne une population. On ignore la localisation exacte de cette population, son périmètre ethnique ou religieux, son statut politique, mais la stèle confirme l'existence assez ancienne d'un groupe humain de ce nom dans le paysage cananéen de l'époque.
On ignore la date exacte de rédaction des livres de la Bible. Selon l'ensemble des biblistes non littéralistes, au VIIe siècle avant notre ère pour le Deutéronome[16], et aux Ve - VIe siècle pour les livres suivants. La Bible n'est donc pas forcément un témoignage historique fiable, en particulier pour les périodes les plus anciennes. Toutefois, elle exprime la vision de la communauté qu'avaient ses rédacteurs.
Il est intéressant de noter que dès les premiers livres de la Bible, les « enfants d'Israël[17] » sont à la fois présentés comme un groupe religieux (pratiquant le culte de YHWH) et comme un peuple, le « peuple d'Israël[18] », que YHWH appelle d'ailleurs « Mon peuple[19] ».
En pratique, ces principes ne sont que partiellement mis en 'uvre.
D'une part, le royaume unifié d'Israël éclate d'après la Bible vers -930 en deux États israélites rivaux[21]. Le royaume d'Israël, ou de Samarie (du nom de sa capitale) domine le Nord de Canaan. Le royaume de Juda (du nom de la tribu royale) domine le Sud. Les deux royaumes se sont définis de façon ambiguë l'un par rapport à l'autre. Ils faisaient partie d'une même communauté israélite, mais ils étaient aussi en concurrence territoriale, politique et au final religieuse. La Bible (rédigée semble-t-il dans le royaume de Juda) « nous dépeint immanquablement les tribus du Nord ['] désespérément enclines au péché[22] ».
D'autre part, le polythéisme est très présent au sein de la société israélite. Au nord, « les enfants d'Israël firent en secret contre l'Éternel leur Dieu, des choses qui ne sont pas bien. [']. Ils fabriquèrent des idoles d'Astarté, ils se prosternèrent devant toute l'armée des cieux, et ils servirent Baal[23] ». Dans le sud, le roi Josias, vers -630 « ordonna ['] de retirer du sanctuaire de Yahvé tous les objets de culte qui avaient été faits pour Baal, pour Ashera et pour toute l'armée du ciel [']. Il supprima les faux prêtres que les rois de Juda avaient installés et qui sacrifiaient ['] à Baal, au soleil, à la lune, aux constellations et à toute l'armée du ciel. ['] Il démolit la demeure des prostituées sacrées, qui était dans le temple de Yahvé['][24] ».
Le royaume de Samarie a été envahi et détruit par l'Assyrie en 722 av. J.-C., qui en a fait une de ses provinces. Le royaume de Juda survécut jusqu'à sa destruction par les Babyloniens en -586 et à la déportation d'une partie de sa population à Babylone (sans doute essentiellement l'élite). « Le VIe siècle av. J.-C. a été décisif dans l'histoire des Juifs. En fait, on peut dire qu'il en constitue le véritable commencement, car il voit s'opérer une mutation fondamentale : la fin du temps des Hébreux et de l'hébraïsme, la naissance du temps des Juifs et du judaïsme[29] ». Le destin des Israélites du Sud, en particulier de l'élite déportée en Mésopotamie devient totalement distinct de celui des Israélites du Nord.
La population installée à Babylone semble avoir rompu de façon définitive avec le polythéisme. La Bible cesse en effet ses accusations régulières sur ce thème. Les formes fondamentales du monothéisme juif semblent s'être définitivement imposées dans l'épreuve de l'exil.
Les Juifs ne seront plus indépendants avant la monarchie hasmonéenne, vers -140. Ils ne vivront plus exclusivement en Judée, mais se répandront progressivement à travers le Moyen-Orient à partir de la Babylonie.
Après la libération des exilés par Cyrus II en -537, ceux-ci décident de rebâtir le temple de Jérusalem détruit en -586. Les populations de l'ancien royaume de Samarie proposent alors leur aide. Celle-ci est refusée[30], et les Samaritains sont accusés de ne pas être de purs Israélites, mais des immigrants d'origine assyrienne imitant les Israélites : « Le roi d'Assyrie fit venir des gens ['] et les établit dans les villes de Samarie à la place des enfants d'Israël [']. Ils craignaient aussi l'Éternel ['] et ils servaient en même temps leurs dieux d'après la coutume des nations d'où on les avait transportés[31] ».
L'exil a en effet modifié les identités ethno-religieuses. Pour les anciens exilés de Babylone, la terre d'Israël est mal connue. Les anciennes définitions sont réinterprétées. La captivité de Babylone a créé les Juifs au sens actuel du terme. Les populations se réclamant des anciens Israélites sont maintenant réparties en deux groupes pratiquant des religions proches : les Judéens et les Samaritains, toutes deux sous domination perse, et plus tard séleucide.
Deux éléments semblent marquants dans la rupture :
Une autre accusation juive existe, celle de pratiquer le polythéisme. Elle ne semble cependant pas suffisante à justifier la divergence. En effet, le traité mineur Massekhet Koutim[32] du Talmud de Jérusalem admet que les Samaritains ne sont plus polythéistes[33]. Mais l'accusation de ne pas être d'ascendance israélite subsiste. Avec la centralité du mont Garizim, elle apparaît donc comme centrale dans le rejet.
C'est à la fois la religion, la politique et la notion de peuple qui fonde donc le rejet des Samaritains et la structuration d'une identité juive distincte. Elle est non seulement celle de monothéistes qui suivent la Bible (comme les Samaritains), mais qui affirment également au moins trois fortes spécificités : de meilleures pratiques religieuses (comme la centralité du temple de Jérusalem), une fidélité politique et « nationale » au royaume Judéen[34] et l'appartenance à un peuple nettement différencié par son origine supposée (les « vrais » Israélites).
Le VIe siècle av. J.-C. a vu disparaître le polythéisme. Mais le monothéisme juif n'est pas unifié, et de nombreuses interprétations existent.
Pendant cette période, la définition du fait juif est particulièrement complexe. Les Juifs de Palestine deviennent nettement minoritaires dans le judaïsme global, largement répandu à travers le Moyen-Orient et en particulier en Égypte, où les communautés juives hellénisées prospèrent. La définition strictement nationale du « peuple Juif » (une langue, un territoire, une direction politique) s'estompe donc. Malgré quelques principes généraux (croyance dans la centralité de Jérusalem[35], dans le Dieu Un et Unique, dans le destin particulier du peuple Juif), le judaïsme du second temple est le judaïsme le plus éclaté de l'histoire religieuse juive : certains courants se reconnaissent dans les Rabbanim[36], d'autres dans les prêtres du Temple, certains acceptent la Torah orale, d'autres non, certains courants acceptent des livres de la Bible que d'autres rejettent[37], certains professent l'éternité du monde quand d'autres sont créationnistes, certains professent l'immortalité de l'âme (pharisiens) que d'autres rejettent (sadducéens[38]), certains courants se montrent ouverts aux convertis quand d'autres les rejettent, certains courants se montrent ouverts à la culture hellénistique (dominante dans le Moyen-Orient de l'époque), que d'autres se font un point d'honneur de refuser.
Après la destruction du second Temple de Jérusalem en 70 de notre ère, ce judaïsme éclaté perd son autorité centrale. Le peuple juif perd aussi progressivement son État, réduit d'abord au statut de royaume vassal par les Romains, puis finalement supprimé pour devenir une simple province. Enfin, une nouvelle religion apparaît, le christianisme. Issu du judaïsme, le christianisme primitif met l'universalisme en avant. Les références au « peuple juif » et au « royaume de Juda » (dont le rétablissement était espéré par les Juifs) en disparaissent dès la fin du Ier siècle.
Privé de centralité religieuse et politique, menacé par le prosélytisme chrétien, le judaïsme va se restructurer en profondeur.
Devant la menace de dilution et d'oubli de la tradition, les Sages pharisiens décident de mettre la Torah orale par écrit, rompant ainsi avec un tabou ancien[39]. La Michnah est alors rédigée, au IIe siècle, par les Tannaïtes. Elle « se présente comme un code de loi, en quelque sorte les décrets d'application de la législation biblique. Elle est divisée en six parties ['] 1. les lois agricoles ; 2. les fêtes ; 3. la législation familiale ; 4. le droit civil et pénal ; 5. le culte du temple ; 6. les lois de pureté[40] ». Entre le IIe et le Ve siècle, chaque article de la Michnah est commenté en détail dans la Guemara[41]. « C'est à l'ensemble Michnah (lois) et Guemara (commentaire des lois [']) que l'on donna le nom de Talmud[42] », dont il existe deux versions : le Talmud de Jérusalem et celui de Babylone, issus des académies religieuses de ces deux grands centres d'étude, et achevées aux IVe et Ve siècles.
À l'issue de ce travail, le visage du judaïsme a changé, les divergences d'interprétations entre sectes semblant appartenir au passé, au bénéfice d'un solide corpus de règles religieuses unifiées.
Le judaïsme pharisien, qu'on peut désormais qualifier d'orthodoxe (le terme ne sera utilisé qu'au XIXe siècle), acte parallèlement la fin pratique de la dimension nationale du fait juif : il devient interdit, après la fin des Zélotes (en 67-73 EC) puis l'écrasement de la révolte de Bar Kokhba (en 132-135 EC), de combattre pour le rétablissement d'un État juif. Ces défaites sont interprétées comme manifestant le refus divin de rétablir la souveraineté juive sur la Terre sainte. En théorie l'idée nationale est cependant conservée, puisque la création d'un nouveau royaume d'Israël reste attendue pour l'avènement des temps messianiques.
Sans doute par compensation, le judaïsme orthodoxe a par contre conservé et même renforcé la définition des Juifs en tant que peuple, freinant fortement les conversions au judaïsme, perçues comme un facteur de dilution. Assez nombreuses dans l'antiquité[43], celles-ci deviennent marginales, renforçant le particularisme ethnique.
Fort de ses adaptations face à la destruction de l'État juif, c'est le judaïsme orthodoxe qui va être la structuration idéologique principale des deux mille ans d'existence juive post-exilique.
Les Juifs se sont très largement répandus sur la planète, de l'Angleterre ou du Maroc à la Chine, de la Pologne à l'Éthiopie.
On peut cependant noter que l'essentiel de cette dispersion est postérieure au triomphe religieux des pharisiens, entre les IIe et IVe siècles. À cette date, les Juifs étaient encore essentiellement répandus au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen[44].
Quand l'expansion vers l'Europe, l'Inde ou la Chine commence, les différentes sectes juives ont déjà disparu au profit du judaïsme pharisien, nouveau judaïsme orthodoxe. De ce fait, fortement structuré par les Talmuds, les communautés de plus en plus dispersées n'ont pas éclaté en groupe religieux rivaux, les pratiques restant assez homogènes dans l'espace et dans le temps. On peut citer l'exception des Falashas, dont nul ne connaît clairement l'origine, ou celle des groupes en cours d'assimilation lors de leur redécouverte par le judaïsme (comme les Bene Israël des Indes), dont la « déviation » venait plus de l'oubli que d'une volonté d'innovation religieuse.
La seule véritable contestation interne au judaïsme unifié par les pharisiens sera celle du Karaïsme, un mouvement religieux surtout influent entre les VIIIe et XIe siècles, contestant la validité de la Torah orale.
Si les caractéristiques religieuses des populations dispersées sont restées assez stables, leurs caractéristiques ethniques (apparences physiques) se sont cependant modifiées, par conversion, viol ou mariages mixtes, mais sans modifier de façon notable la définition traditionnelle du Judaïsme.
La culture des Juifs fut longtemps celle du ghetto et de la dhimmitude (statut de dhimmi). Les repères matériels de la politique et du culte ayant été détruits, ceux-ci s'étaient déplacés vers les domaines de l'étude et la religion. Les persécutions, expulsions et massacres qui alternaient avec des périodes de calme relatif étaient vécues comme l'accomplissement des paroles du Deutéronome « L'Éternel te dispersera parmi tous les peuples, d'une extrémité de la terre à l'autre ['] L'Éternel rendra ton c'ur agité, tes yeux languissants, ton âme souffrante[45] ». L'échec des révoltes menées par les Zélotes puis Bar Kokhba avaient conforté le peuple dans cette perception d'un exil voulu par Dieu, et le Messie fils de David, de figure politique qu'il était, avait été transmué en personnage eschatologique. Les Juifs se voyaient donc comme un « peuple au sein des nations », maintenu par le judaïsme (qu'on n'appelait pas encore orthodoxe), attendant patiemment sa délivrance de Dieu.
Sous l'influence de la philosophie des lumières, un courant intellectuel juif apparaît à la fin du XVIIIe siècle. L'idée fondamentale de la Haskala est la sortie du ghetto, l'entrée dans la modernité occidentale, à travers une éducation non exclusivement religieuse, l'initiation à l'économie moderne, et grâce à l'amélioration des relations entre les Juifs et les peuples au sein desquels ils vivent. Ce courant va susciter plusieurs réactions au sein des Juifs, les conduisant parfois à des modifications profondes de la perception de leur identité.
Le mouvement réformé apparait en Allemagne dans la première moitié du XIXe siècle. Fortement influencé par la Haskala, il est en fait composé de divers courants, considérant le judaïsme comme formé d'un noyau moral à conserver, et d'une écorce rituelle à abroger ou à réformer. La notion de « peuple juif » elle-même est limitée, voir contestée, au nom d'une meilleure intégration dans les sociétés occidentales. Les Juifs doivent se comporter, s'exprimer, s'éduquer et s'habiller comme leurs concitoyens, renoncer à leur particularisme culturel, à leurs langues (comme le yiddish), à leurs vêtements traditionnels, à leurs quartiers spécifiques, et le judaïsme doit devenir une religion privée, en accord avec la société et ses valeurs.
Le culte est alors réformé sur le modèle protestant, la cacheroute (lois alimentaires juives) est majoritairement oubliée et l'abandon des pratiques traditionnelles va chez certains jusqu'à proposer l'abandon du chabbat et de la circoncision. La liturgie est simplifiée, les livres de prières (siddour) sont rédigés en allemand et non en hébreu, les services abrégés, enrichis d'un sermon et d'un accompagnement musical. De cette redéfinition du fait religieux Juif axée sur l'adhésion à une religion intériorisée, il ressort que la dimension de « peuple séparé » doit disparaître ou être atténuée.
L'impact de la réforme provoque alors la formation de nouveaux courants religieux, favorables ou opposés à celle-ci.
La Haskala a exprimé à l'origine une volonté de faire des Juifs des citoyens comme les autres. Mais une de ses interprétations sera dans la seconde moitié du XIXe siècle d'en faire un peuple comme les autres, c'est-à-dire doté d'un État.
Historiquement, les prophètes de l'exil à Babylone (notamment Ezéchiel) furent les premiers à exprimer la nostalgie de Sion. Sous leur influence religieuse, un modeste noyau de Juifs demeura toujours en terre d'Israël, et des petits groupes de juifs religieux « montaient » régulièrement en Terre d'Israël depuis l'antiquité, souvent après des accès de persécutions anti-juives, surtout vers les villes saintes de Safed, Tibériade, Hébron et Jérusalem. Cependant, l'espoir se résumait le plus souvent à une prière prononcée à Pessa'h, « L'an prochain à Jérusalem ».
Ces déplacements n'impliquaient aucun projet politique. L'eschatologie juive espère la renaissance du royaume d'Israël, mais celle-ci est renvoyée à la venue d'un messie, à la fin des temps[46].
Le sionisme des débuts est d'une autre nature. Sous l'influence de la révolution française, le nationalisme moderne se répand dans toute l'Europe au cours du XIXe siècle, attirant particulièrement les populations occupées par un autre État (Pologne, Irlande ou Hongrie), ou divisées en plusieurs États (Allemagne, Italie). L'idée nationaliste finit par toucher les Juifs, privés d'État, et même de territoire. Il devient particulièrement populaire en Europe de l'Est, où les Juifs ne sont au début du XXe siècle pas encore émancipés, soumis de plus à la pression de l'antisémitisme et des pogroms. L'on transforme donc à la fin du XIXe siècle les anciennes thématiques religieuses de « retour à Sion » en un projet politique. Les premières organisations (Amants de Sion) apparaissent en 1881.
L'affaire Dreyfus voit l'antisémitisme toucher fortement la France des années 1890, pourtant le premier pays occidental à avoir émancipé les Juifs, en 1791. La déception et le choc chez les Juifs occidentalisés sont importants, et catalysent fortement le développement de la nouvelle idéologie. L'Organisation sioniste mondiale est alors créée en 1897, par Théodore Herzl.
Ce messianisme laïque et politique, sans messie personnifié, irrite autant les juifs orthodoxes que les partisans de l'assimilation. En retour, le sionisme apparaît comme relativement indifférent au religieux, certains courants de gauche (anarcho-sionisme, Poale sion, Hachomer Hatzaïr) y étant même vigoureusement hostiles. Le petit courant ultra-nationaliste cananéen ira encore plus loin, en se réclamant du paganisme, et d'une identité hébraïque non juive[47].
En s'appuyant sur les ambitions coloniales britanniques au Moyen-Orient, le mouvement sioniste obtient par la déclaration Balfour (1917), la conférence de San Rémo (1920) et le mandat de la Société des Nations (1922) un « Foyer national juif » en Palestine, contre l'avis des Arabes palestiniens qui craignent d'être à terme dépossédés. La Palestine est alors placée sous mandat britannique : on parle pour cette période de « Palestine mandataire ».
Toutefois, la Shoah, destruction massive du judaïsme diasporique européen modifie fortement le cours des choses. Au cours de celle-ci, le Juif est défini par des critères raciaux plus que religieux. On peut lire dans cette tendance de l'antisémitisme moderne, par opposition à l'antijudaïsme religieux traditionnel, l'influence des nationalismes européens né à la fin du XVIIIe siècle, volontiers laïques. À sa façon, l'antisémitisme est le versant radical et hostile de la redéfinition nationale et ethnique du judaïsme, redéfinition commune aux nationalismes européens, du sionisme à l'ultranationalisme anti-juif.
Suite à la Shoah, l'ultra-orthodoxie juive se scinde en Agoudat Israël, acceptant le sionisme sans s'y rallier officiellement, et la Edah Haredit, rejetant radicalement le sionisme et l'État d'Israël[48].
Le 15 mai 1948 est proclamé l'État d'Israël. La déclaration d'indépendance du 14 mai indique « Eretz Israël est le lieu où naquit le peuple juif. C'est là que se forma son caractère spirituel, religieux et national. ['] Contraint à l'exil, le peuple juif demeura fidèle au pays d'Israël à travers toutes les dispersions, priant sans cesse pour y revenir, toujours avec l'espoir d'y restaurer sa liberté nationale. ['] C'est de plus, le droit naturel du peuple juif d'être une nation comme les autres nations et de devenir maître de son destin dans son propre État souverain. ['] L'État d'Israël sera ouvert à l'immigration des juifs de tous les pays ['] il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d'éducation et de culture. ['] Confiant en l'Éternel tout-puissant, nous signons cette déclaration sur le sol de la patrie[49] ».
On note que les références au « peuple juif » (terme utilisé huit fois dans le texte) sont essentiellement faites sous l'angle national : les termes « nation », « national », « pays » ou « État » appliqués au « peuple juif » ou à la « terre d'Israël » sont utilisés 39 fois.
À l'inverse, les références à la religion juive sont limitées à trois passages. Il est au départ fait mention du « caractère spirituel, religieux et national » du peuple juif, qui a fait « don de la Bible au monde entier ». Il est plus loin indiqué que « le peuple juif demeura fidèle au pays d'Israël à travers toutes les dispersions, priant sans cesse pour y revenir », mais la notion de prière peut ici s'interpréter de façon religieuse ou laïque. La dernière allusion au religieux est aussi la plus appuyée, puisqu'elle indique que les signataires de la déclaration d'indépendance sont « confiants en l'Éternel tout-puissant ».
La déclaration d'indépendance reprend la démarche qui était majoritairement celle du sionisme depuis son origine : renforcer fortement la dimension nationale du fait juif (la notion de peuple débouchant pour les sionistes de façon étroite sur la notion de nation), et atténuer sa dimension religieuse, mais sans la nier.
Depuis 1970, l'État est en conflit larvé avec les orthodoxes à propos de cet amendement, ceux-ci réclamant, sans succès, qu'il soit précisé dans la loi que seules les conversions faites selon la Halakha des orthodoxes sont acceptées. Ce qui représenterait une rupture avec le puissant judaïsme américain, majoritairement réformé. Outre ce refus, l'État a aussi accepté de reconnaître comme Juifs les Samaritains et les Karaïtes, petites communautés rejetées par les orthodoxes.
Dans la tension ancienne entre définition des juifs en tant que peuple / nation, et celle des juifs en tant que religion, l'État d'Israël favorise donc nettement une vision nationale du fait juif, refusant à ce titre l'application stricte des lois religieuses, mais prenant également bien soin de ne pas rompre avec la religion juive. Celle-ci garde d'ailleurs un statut officiel : le rabbinat orthodoxe est une institution d'État, et les rabbins orthodoxes ont le monopole du mariage des Juifs vivant en Israël, même des non-croyants.
Jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle, les termes « Juifs » et « adhérents au judaïsme » étaient pratiquement synonymes[52].
Cette identité religieuse n'était pas absolue. Ainsi, selon Daniel Boyarin, une interrogation sur la distinction entre la notion de Juif et de judaïsme existait dans l'Antiquité après Platon chez les Juifs hellénisés d'Alexandrie[53]. De même, la halakha (loi religieuse juive orthodoxe) n'impose pas la pratique religieuse pour appartenir au peuple juif, puisque pour elle, même un Juif converti à une autre religion reste Juif[54].
Cependant, ces idées restaient marginales ou théoriques. Le « peuple d'Israël » étant censé avoir été voulu par Dieu pour recevoir Ses préceptes, séparer les deux notions n'avait guère de sens dans des sociétés traditionnelles très marquées par la religion. Les formes prises par cette religion à travers l'histoire et l'espace ont cependant été diversifiées (judaïsme orthodoxe, karaïsme, Falashas).
À compter du XVIIIe siècle, apparaît en Occident le mouvement des Lumières. Celui-ci, sous l'influence des philosophes français, prétend fonder une pensée politique et sociale dégagée du religieux (mais pas forcément anti-religieuse). Dès la fin du XVIIIe siècle apparaît le versant juif de ce mouvement, la Haskala. Prônant des valeurs profanes, elle suscite de nouvelles interrogations, chez les Juifs et chez les non-Juifs, sur les éventuelles définitions non-religieuses du fait juif.
Bien qu'il ait longtemps été le trait considéré comme déterminant pour les Juifs, le judaïsme n'est pas une entité monolithique, ni même unitaire.
Avant le VIe siècle AEC, la Bible parle d'Israélites polythéistes, syncrétistes, idolâtres, priant uniquement Baal ou d'autre dieux « étrangers », ce qui est confirmé au moins en partie par l'archéologie (cf. supra). Il n'existe donc pas à l'époque de religion unifiée, et le fait israélite apparaît plus comme « national » que comme strictement religieux.
Après l'unification religieuse réalisée à travers les Talmuds par les pharisiens (qui couchent par écrit la loi orale fondant leur spécificité), entre les IIe et Ve siècles, le judaïsme apparaît comme plus unifié. Ce judaïsme unifié va cependant connaître, à partir du VIIIe siècle, la contestation des karaïtes, refusant totalement la loi orale pharisienne. Parallèlement, des communautés isolées, oubliant ou ignorant les Talmuds et les rabbins, comme les Juifs des Indes ou les Beta Israël (Falashas, terme péjoratif) d'Éthiopie développent une forte spécificité.
À compter du XIXe siècle, la Haskala entraîne d'une part la réforme du judaïsme, qui remet en question de la loi orale[55], voire de la loi écrite elle-même, de l'autre la revendication du nationalisme juif qui minimise fortement la dimension religieuse du fait juif, nombre de Juifs revendiqués, voire nationalistes, refusant ainsi toute religion. Le judaïsme éclate une nouvelle fois : le terme « orthodoxe » apparaît pour définir ce qui était jusque là forme dominante du judaïsme. Au sein de ce judaïsme orthodoxe même, différentes tendances se dessinent (mais sans rupture officielle), depuis le fidéisme absolu des haredim jusqu'à l'ouverture des « orthodoxes modernes », souvent considérés avec suspicion par les premiers. Entre le radicalisme des ultra-orthodoxes et des premiers réformés, des juifs, cherchant à moderniser leurs traditions sans les abandonner, forment le judaïsme libéral et le judaïsme conservateur, ainsi que d'autres courants moins importants, comme le Judaïsme reconstructionniste.
L'idée d'une religion juive unique, fondée sur une source unique, la Bible, est donc mise à mal. Il existe d'ailleurs plusieurs versions de la Bible, quelques peu différentes : la Bible hébraïque (qui comporte 24 livres), la Bible samaritaine (qui ne reconnaît d'autorité qu'au Pentateuque et au Livre de Josué), la Septante (qui comporte des livres deutérocanoniques), ainsi que des versions moins « canoniques » comme les manuscrits de Qumrân, la Bible des Esséniens. Des traditions complémentaires (Talmuds et Midrash du judaïsme rabbinique, h''e' et sevel ha-y'r'''h du judaïsme karaïte, m'mar des Samaritains) accentuent encore plus les divergences. Les sources des uns sont rejetées par les autres, et le degré de leur autorité, absolue ou relative, peut également faire débat parmi ceux qui les reconnaissent. À cette diversité de textes ou d'interprétation s'ajoute enfin les particularismes liés à la dispersion des populations se considérant comme descendantes des anciens Israélites pendant 2 500 ans sur une importante partie de la planète.
Divergences de textes, divergences sur l'interprétation des textes, absence de centralisation religieuse, diversité d'époques et diversité de pays ont donc produit des divergences religieuses non négligeables. Le judaïsme, quoique ayant justifié le maintien d'une spécificité juive au cours des diasporas juives, n'est ni unitaire ni même la seule forme de judéité pour l'ensemble des Juifs revendiqués.
Selon le Larousse encyclopédique de 1987, un peuple est un « ensemble d'hommes habitants ou non un même territoire et constituant une communauté sociale ou culturelle ».
Bien avant cette définition moderne, la Bible avait défini les Israélites en tant que peuple. Les occurrences du terme « peuple d'Israël », faisant suite à celui d'« enfants d'Israël », insistant sur une origine commune, y sont particulièrement nombreuses, et ce dès le Deutéronome, livre que la majorité des tenants de la critique bibliste[56] pensent avoir été le premier mis en forme, vers la fin du VIIe siècle av. J.-C.. Les références y désignent un groupe endogame (ne se mélangeant pas aux autres peuples) « Tu ne contracteras point de mariage avec ces peuples, tu ne donneras point tes filles à leurs fils, et tu ne prendras point leurs filles pour tes fils[57] », ayant une relation directe avec Dieu « Pardonne, ô Éternel ! à ton peuple d'Israël, que tu as racheté[58] », et occupant un territoire, « le pays dont l'Éternel, ton Dieu, te donne la possession[59] ».
Dans les livres plus tardifs de la Bible apparaît une nouvelle notion, celle de « peuple juif ». Au sens strict, les Juifs, ou Judéens, sont les Israélites du sud, habitant le royaume de Juda. Il ne s'agit donc pas d'une notion religieuse, les règles religieuses étant supposées s'appliquer de façon indifférenciée aux Israélites du nord et du Sud, mais d'une notion géographique et politique. En pratique, les Israélites du nord ayant disparu (thèse des dix tribus perdues) ou s'étant transformés en Samaritains (thèse des Samaritains, rejetée par les Juifs), les Juifs se sont considérés comme les derniers Israélites, les termes « peuple juif » devenant pour eux (et à leur suite pour les chrétiens) synonyme de « peuple d'Israël », synonymie refusée par les Samaritains. Ainsi, bien que chaque groupe se revendique « peuple d'Israël », le rejet mutuel des deux communautés a entraîné en pratique la création de deux peuples bien distincts, chacun avec son territoire, ses coutumes et sa direction.
Après la dispersion des Juifs à travers la planète, le sentiment d'être un peuple est resté une obligation religieuse. Au contraire du christianisme, lui-même issu du judaïsme, ce dernier a refusé tout universalisme religieux, et en particulier toute conversion en masse des « nations » (Goyim) au sens biblique, c'est-à-dire des non-juifs.
Par une exception assez rare dans l'histoire juive, une partie des premiers juifs réformés du XIXe siècle a favorisé une approche essentiellement religieuse du fait Juif, souhaitant favoriser l'intégration au sein des peuples des pays de résidence (ce sentiment a également engendré, mais en dehors du périmètre des réformés, un courant de conversion au christianisme, relativement important au XIXe siècle et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale). Pour ce courant, qui finira par disparaître même chez les réformés, les juifs ne sont pas un peuple, mais seulement une communauté religieuse.
Certains Karaïtes d'Europe orientale se sont également redéfinis au XIXe siècle comme une partie du peuple turc, et non plus du peuple juif, mais tout en restant fidèle à leur version particulière du judaïsme (qu'ils cessent cependant d'appeler ainsi). Cette évolution n'est pas ici liée à une critique du principe de « peuple juif », mais à une forte culture turque, à une volonté d'échapper aux lois anti-juives de l'empire des tsars, et sans doute aussi à l'hostilité ancienne entre Rabbanites et Karaïtes.
Bien que traditionnelle, la définition des juifs en tant que peuple a donc été contestée par certains groupes issus du judaïsme, que ceux-ci recherchent une assimilation partielle (réformés) ou une assimilation totale (convertis). Des groupes se réclamant de la religion de la Bible hébraïque, sans forcément refuser que d'autres se définissent comme Juifs en tant que peuple, se sont eux-mêmes défini comme étant des groupes séparés ayant une identité spécifique (Karaïmes européens, Samaritains).
Avant la révolution française, le terme de nation était quasiment un synonyme de celui de peuple. On parle donc souvent (Voltaire, notamment[60]), de « nation juive », au sens de peuple juif.
À compter de la révolution française, « nation » prend une signification plus politique. Une nation devient d'une part un État (comme dans l'expression « Organisation des Nations unies »), et d'autre part un peuple ayant l'objectif politique de maintenir ou de créer un État. Dans cette seconde signification, une nation est en pratique un peuple dont une partie au moins des membres a des objectifs nationalistes.
Le concept de nation juive (au sens politique) est à l'époque de la révolution étranger aux Juifs. En effet, le culte s'est réorganisé depuis la fin du royaume de Juda sur des attentes messianiques, plus eschatologiques que politiques, et l'exil est vécu comme l'accomplissement des prédictions du Deutéronome. Les Juifs considèrent toujours que leur destin est de vivre dans un État spécifique (la promesse de la terre donnée par Dieu[61]), mais ils attendent que celui-ci les y ramène, ainsi qu'Il l'avait fait lors de l'exil babylonien, et cette attente se traduit par l'étude et les prières.
La nouvelle idée nationale ne s'est imposée que progressivement au sein des masses juives, en particulier en réaction aux troubles politiques de l'Europe orientale et à l'antisémitisme. La montée de celui-ci, puis son paroxysme au cours de la Shoah, atténue d'ailleurs les fortes oppositions entre Juifs sionistes et antisionistes. Créé en autre pour combattre les sionistes, le parti ultra-orthodoxe agoudat Israël finit même par collaborer avec ceux-ci sous la pression de la montée de l'antisémitisme des années 1930, puis acceptera la création d'Israël en 1947 dans le traumatisme suivant le génocide.
Ces débats ne sont toujours pas clos, certains Juifs religieux (la Edah Haredit) continuant à rejeter fermement l'idée d'un État juif politique, et beaucoup d'antisionistes politiques refusant toujours la revendication sioniste sur la Palestine. On notera cependant que malgré l'antisionisme dominant du régime soviétique, celui-ci avait reconnu les Juifs comme une « nationalité » soviétique à part entière, et soutenu la création d'Israël à l'ONU en 1947.
Au sein même de la société israélienne, le débat sur la « nation juive » a amené à développer des approches assez sensiblement différentes de celles des religieux. C'est ainsi que les Samaritains ou les Karaïtes, groupes rejetés par les orthodoxes du périmètre du judaïsme, ont été acceptés comme faisant partie de la descendance du « peuple d'Israël » des origines, et à ce titre comme membres de la « nation » (donc bénéficiant de la loi du retour). Les convertis par les rabbins réformés (surtout américains) sont aussi acceptés malgré le refus des orthodoxes, leur conversion étant considérée par l'État comme l'affirmation d'une volonté claire de changement de « nation ». L'État privilégie ainsi, dans une certaine mesure, le sentiment d'appartenance national et pas seulement le sentiment d'appartenance religieuse.
Indépendamment du Sionisme, on peut aussi noter l'existence d'un nationalisme non sioniste, surtout incarné par le Bund, parti ouvrier juif créé en 1897. Bien que se définissant comme Juif, le nationalisme du Bund était surtout centré sur une identité Yiddish, et ne s'adressait guère aux Juifs des autres communautés.
Une ethnie est une population humaine dont les membres s'identifient mutuellement, habituellement sur la base d'une ancestralité ou généalogie commune présumée[64], et possédant des traits culturels, comportementaux, linguistiques, rituels et/ou religieux communs. Selon ces critères, en particulier la revendication à une ascendance commune, les Juifs peuvent donc être considérés comme une ethnie : la traduction grecque de « peuple juif » est d'ailleurs ethnos tôn Ioudaiôn[65].
Le terme Ethnic Jew s'utilise en anglais (particulièrement aux États-Unis) pour désigner une personne d'ascendance juive établie, mais ne se rattachant au judaïsme ni par la culture ni par la religion, voire ayant adhéré à une autre foi. La dimension culturelle ou religieuse dans cette approche est donc totalement occultée au bénéfice d'une stricte définition en terme d'ascendance.
Cette vision peut être partagée par des convertis. Par exemple, Benjamin Disraeli, bien que baptisé dans son enfance et anglican pratiquant, répliquait à Daniel O'Connell en 1835 « oui, je suis Juif, et tandis que les ancêtres de l'honorable gentleman étaient des brutes sauvages sur une île inconnue, les miens étaient prêtres dans le Temple de Salomon ».
Elle peut l'être aussi par des non-Juifs, selon des critères qui leur sont propres. Ainsi, les nazis définissaient les Juifs en terme d'ascendance (« raciale » dans leur vocabulaire), et marginalement en tant que religion[66]. De nombreux « Juifs non juifs » (c'est-à-dire des Juifs s'étant convertis à d'autres religions comme Edith Stein ou Irène Nemirovsky) furent ainsi exterminés durant la Shoah et les frères Wittgenstein, dont la mère n'était pas Juive, furent inquiétés[67].
Le terme « ethnie » est cependant peu utilisé en français, ayant acquis une connotation négative rappelant les discriminations antisémites et les critères nazis de « racialité juive ».
La revendication d'une origine commune est par ailleurs contrebalancée par l'extrême divergence de types physiques existant entre les communautés juives. Les analyses génétiques existantes[69] montrent que la majorité des communautés juives actuelles ont certains points communs génétiques d'origine moyen-orientale. Une exception notable est celle des Falashas[70], qui n'ont une relation génétique qu'avec les Juifs yéménites[71]. Ces points communs démontrent une certaine continuité endogamique, mais ne sont cependant pas contradictoires avec des divergences non négligeables, acquises au cours des siècles d'immersion au sein d'autres populations par les conversions, les viols ou les adultères. Les types physiques des Juifs de Chine, des Juifs des Indes, des Juifs Ashkenazim ou des Falashas sont ainsi très différents, et montrent un niveau de mélange interethnique assez élevé. Dans le cadre d'une approche par la génétique, et malgré certains points communs, les Juifs ne sont donc pas une ethnie homogène.
Au-delà de l'approche par la génétique, la question de l'ascendance reste importante dans la définition du fait juif, puisqu'on devient généralement juif par sa mère. Mais cette règle souffre de nombreuses exceptions ou applications problématiques.
Au final, le caractère ethnique n'est pas une condition nécessaire ni suffisante pour l'appartenance au judaïsme, bien que la question de l'ascendance y soit importante. Le fait juif se caractérise, selon Shmouel Trigano, bien davantage par la culture, le rituel, ou les langues[76].
De nombreuses cultures juives ont existé à travers les millénaires et les pays de résidence.
La question culturelle juive est complexe en ce que le maintien d'une identité spécifique à travers les siècles a sans doute été aidé par les cultures très spécifiques, comme la culture ashkénaze, ou la culture judéo-arabe. Leurs membres avaient un fort sentiment d'appartenance appuyé sur ces cultures, en particulier sur des langues spécifiques (des langues locales influencées par l'hébreu), mais aussi sur des littératures ou des philosophies juives particulières.
Mais malgré des cultures juives très fortes, il n'existe aucune unité culturelle juive au-delà de la religion (du moins pour les orthodoxes) et de sa langue liturgique, l'hébreu.
Au final, les juifs n'ont pas eu à travers le temps une culture, mais plutôt un particularisme communautaire, lequel a produit régulièrement de nouvelles cultures juives spécifiques.
Souvent très autonomes, ces groupes ont cependant correspondu entre eux, permettant le maintien d'une identité juive relativement stable. Le rituel séfarade s'est ainsi répandu à partir de l'Espagne à travers tout le bassin méditerranéen, tandis que les Juifs de Cochin (Inde) faisaient traditionnellement venir leurs livres saints du Yémen.
Les communautés vraiment isolées, comme les juifs de Chine, les Bene Israël de Bombay (Inde) ou les Falashas d'Éthiopie, ont fini par s'assimiler totalement (juifs de Chine), assez largement (Bene Israël), ou par développer des formes religieuses très particulières (Falashas).
L'hébreu est la langue liturgique du judaïsme, la langue du peuple d'Israël. Beaucoup de mots et expressions ouest-sémitiques (cananéennes) proches de l'hébreu de la Bible existent déjà dans les lettres d'Amarna, textes diplomatiques du XIVe siècle avant l'ère commune, écrits en akkadien, ce qui confirme l'ancienneté de cette langue.
Son importance en tant que langue nationale est attestée dans le livre des Juges[77] : afin de différencier les gens de Galaad de ceux d'Ephraïm, il est demandé « comment s'appelle ceci ». Si l'infortuné répond Sibolet, et non Sh'ibolet, il est instantanément passé au fil de l'épée. L'hébreu fut donc la langue du peuple juif tant que celui-ci demeura sur sa terre, c'est-à-dire jusqu'à la destruction du Premier Temple de Jérusalem. De plus, la tradition rabbinique enseignait que l'hébreu était la langue de sainteté (lashon hakodesh), avec laquelle le monde avait été créé [78].
Au XIXe siècle, les organisateurs de la Haskala souhaitent faire disparaître le yiddish, langue du ghetto, pour apprendre aux Juifs résidant en Allemagne l'allemand et l'hébreu. Ils développent la première littérature laïque moderne en hébreu, et publient des journaux en cette langue. La tentative fait cependant long feu, les masses préférant apprendre l'allemand et les religieux réprouvant toute utilisation profane de la « langue de sainteté ». Cependant, une première modernisation linguistique de la langue liturgique se fait jour, ajoutant de nouveaux mots pour décrire des concepts inexistants dans la langue religieuse.
La deuxième tentative de reviviscence de l'hébreu est réalisée en 1881 par un instituteur, Eliézer Ben Yehoudah, qui y consacra toute son énergie. Des centaines de mots sont créés sur la base de racines hébraïques. Largement issu de son travail, l'hébreu moderne devient la langue officielle du mouvement sioniste, puis l'une de celles de l'État d'Israël (avec l'arabe). Du fait de l'immigration massive des Juifs vers Israël au cours du XXe siècle, l'hébreu moderne et la culture israélienne ' quasi inexistante il y a un siècle ' qui lui est liée, apparaissent aujourd'hui comme le creuset où s'assimilent et à terme disparaissent nombre d'antiques cultures juives de la diaspora juive. Il est à noter que si les orthodoxes ont fini par accepter l'hébreu moderne, certaines communautés haredim marginales vivant en Israël, comme les Neturei Karta de Mea Shearim refusent toujours de le parler, privilégiant le Yiddish.
En revanche, du fait de plusieurs facteurs, dont la Shoah, l'exode juif des pays arabes, l'émigration, l'assimilation et autres, de nombreux dialectes juifs, dont le judéo-espagnol, sont tombés en désuétude, tandis que d'autres, comme le judéo-provençal, ont disparu[86].
Cette contradiction apparente vient de la définition non-exclusivement religieuse du fait juif. Un Juif est en effet d'après la Bible un membre du « peuple d'Israël », par sa naissance (ou plus rarement par sa conversion) et les ultra-orthodoxes eux-mêmes superposent cette définition à leur définition religieuse.
Enfin, la notion de peuple et le souvenir de l'État juif de l'Antiquité ont engendré, au contact du nationalisme européen du XIXe siècle un nationalisme juif, le sionisme, revendiquant une nation pour les Juifs, un État. Cette revendication n'est pas acceptée par tous les Juifs.
La superposition de ces trois notions (religion, peuple et nation), avec leurs frontières qui ne coïncident pas, a mené à de nombreux problèmes de définition. Il existe ainsi, outre ce qui a été mentionné plus haut, des Juifs nationalistes et anti-religieux, des juifs religieux mais non nationalistes (Edah Haredit), des juifs reconnus par l'État d'Israël mais pas par les juifs orthodoxes (karaïtes ou personnes converties par des rabbins réformés), des groupes se voulant israélites et non Juifs, mais légalement reconnus comme Juifs par l'État d'Israël (Samaritains), des juifs orthodoxes reconnus par certains groupes d'orthodoxes mais pas par d'autres (Beta Israël[90]).
Les 13 ou 14 millions de Juifs actuellement recensés, mais aussi ceux du passé, sont donc au croisement des trois notions de peuple, de religion et de nation, sans que ni les Juifs ni les non-Juifs ne soient intégralement d'accord sur ces notions ou sur leur périmètre exact. Ces problèmes de périmètres et de définitions, quoique bien réels, ne concernent cependant que des groupes relativement limités, permettant l'existence d'une « communauté juive » relativement stable.
En 1939, il y avait 17 millions de Juifs dans le monde. Vers 1945, il n'en restait plus que 11 millions. Les Juifs seraient aujourd'hui 13,3 millions[91].
Le professeur Sergio Della Pergola, démographe de l'Université hébraïque de Jérusalem, indiquait en 2002 que la croissance démographique juive dans le monde entier tournait autour de 0%. Plus exactement, de 2000 à 2001, elle s'est élevée à 0,3%, à comparer à la croissance démographique mondiale de 1,4% pendant la même période[91].
Les évolutions fines sont cependant contrastées. Aujourd'hui, en Israël et en diaspora, les haredim (ultra-orthodoxes) sont en croissance démographique assez rapide. Il y avait chez les Juifs israéliens 6% de haredim en 2002, 8% en 2004, et 13% en 2006 parmi les seuls Juifs israéliens nés en Israël[92]. Sauf cas médicaux, les familles ont entre 5 et 10 enfants (7 enfants par famille en moyenne en Israël en 2005). Il s'agit pour les haredim d'un commandement religieux important : « croissez et multipliez » (Genèse 1:28, 9:1,7).
À l'inverse, les populations juives moins pratiquantes, souvent avec un niveau socio-économique plus important, ont une démographie plus classiquement occidentale, d'un assez faible niveau, qui ne compense pas les mariages mixtes assez nombreux hors d'Israël.
Les même différences peuvent être constatées entre pays : la population juive de l'ex-Union soviétique est en diminution rapide, par émigration, tandis que, pour les même raisons et du fait d'une natalité relativement forte, la population juive israélienne augmente assez vite.
Historiquement, on distinguait en général trois grandes régions dans lesquelles se sont formées les trois grandes cultures juives.
D'après le professeur Sergio Della Pergola, 37% de la Communauté juive mondiale vit actuellement en Israël. En 2001, 8,3 millions de Juifs vivaient en Diaspora, et 5,6 millions en Israël[93] (5,1 millions en 2003[94]). Par contre, en 2000, 48 % des enfants juifs de 14 ans et moins vivaient en Israël[91]. La différence entre la proportion des jeunes Juifs vivant en Israël (près de 50%) et celle des Juifs en général (un peu plus du tiers), est le produit de deux évolutions. D'une part, les Juifs israéliens, en particulier les religieux, ont une natalité plus élevée que celle des Juifs des pays occidentaux. D'autre part, une forte proportion des Juifs des pays occidentaux a des enfants non juifs, conséquence d'un nombre élevé de mariages mixtes, mariages peu nombreux en Israël. Le nombre des Juifs vivant en Israël, mais aussi sa proportion, semble donc amené à augmenter, même sans immigration.
Sur les 8,3 millions de juifs vivant en dehors d'Israël, l'Amérique du Nord (Canada et États-Unis) en compte 6,06 millions[91], dont 5,3 millions dans les seuls États-Unis[94], la France environ 550 000[95] et l'Angleterre environ 400 000.
Le démographe Sergio Della Pergola indiquait en 2003 que les mariages mixtes explosaient au sein de la diaspora juive.
« [En France,] les mariages mixtes augmentent, quoique suivant un parcours non strictement linéaire : les pourcentages d'enquêtés ayant des époux non juifs passent de 22% parmi les 60 ans et plus à 37% parmi les 50-59 ans, se réduisent à 31% parmi les 40-49 ans, et continuent leur lente montée à 37% parmi les 30-39 ans, et 40% parmi les moins de 30 ans. À noter une fréquence des mariages mixtes double en province par rapport à la région parisienne. Ces chiffres sont aujourd'hui largement dépassés aux États-Unis et dans le reste de l'Europe. Finalement, parmi ceux qui vivent en couple sans être mariés, 83% ont des partenaires non juifs - ce qui laisse présager une augmentation des mariages mixtes dans le futur[94]. »
Si les membres des communautés ultra-orthodoxes ne pratiquent pas le mariage mixte, celui-ci est beaucoup plus développé chez les Juifs ayant une pratique religieuse plus faible. En Europe, où les rabbins réformés sont peu nombreux, très peu de conjoints non juifs se convertissent. Les rabbins orthodoxes sont en effet traditionnellement hostiles à la conversion pour mariage, et celle-ci est donc peu pratiquée. Aux États-Unis, les libéraux (réformés et conservateurs) convertissent volontiers les conjoints ou leurs enfants non juifs. Mais même aux États-Unis, seuls environ 10% des conjoints se convertissent.
Au final, les démographes s'attendent à une forte diminution du nombre des Juifs vivant hors d'Israël, essentiellement par assimilation.
Wikimedia Commons propose des documents multimédia libres sur Juif.
L'Histoire des Juifs, de Heinrich Graetz est disponible sur Wikisource.
Sur la notion de peuple juif
« Paul was motivated by a Hellenistic desire for the One, which among other things produced an ideal of a universal human essence, beyond difference and hierarchy. This universal humanity, however, was predicated (and still is) on the dualism of the flesh and the spirit, such that while the body is particular, marked through practice as Jew or Greek, and through anatomy as male or female, the spirit is universal. Paul did not, however, reject the body ' as did, for instance, the gnostics ' but rather promoted a system whereby the body had its place, albeit subordinated to the spirit. Paul's anthropological dualism was matched by a hermeneutical dualism as well. Just as the human being is divided into a fleshy and a spiritual component, so also is language itself. It is composed of outer, material signs and inner, spiritual significations. When this is applied to the religious system that Paul inherited, the physical, fleshy signs of the Torah, of historical Judaism, are re-interpreted as symbols of that which Paul takes to be universal requirements and possibilities for humanity. »
« (Paul était motivé par un désir hellénistique pour l'Un, ce qui produit entre autres l'idéal d'une essence humaine universelle au-delà des différences et hiérarchies. On prêchait, et on le fait toujours, cependant à cette humanité universelle la dualité entre esprit et chair telle que bien que le corps soit particulier, marqué par la pratique en tant que Juif ou que Grec, et par l'anatomie comme mâle ou femelle, l'esprit est universel. Paul ne rejetait cependant pas le corps comme, par exemple, les gnostiques, mais promouvait en lieu et place un système dans lequel le corps avait sa place, bien que subordonné à l'esprit. Le dualisme anthropologique de Paul s'accompagnait d'un dualisme herméneutique. De même que l'être humain est divisé en composantes corporelle et spirituelle, le langage l'est lui-même. Il est composé de signes matériels extérieurs et de significations spirituelles intérieures. Lorsque cela s'applique au système religieux dont avait hérité Paul, les signes physiques, charnels, de la Torah, du judaïsme historique, sont réinterprétés comme symboles de cela, lesquels sont, estime Paul, des obligations et possibilités universelles pour l'humanité) »
Origine du texte "un peu plus sur Juif" :Wikipédia
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